LE CORPUS PRIMAIRE IV

CORPEPRIMAIRE

 

 

 

 

 

 

 

 

Dans ce recueil, le rapport particulier je/temps/éternité explique l’existence d’une chute psychique qui est la cause d’un état négatif, dépressif : « Les autres tombent dans le temps ; je suis, moi, tombé du temps. […]. Mais le temps est clos, mais le temps est hors d’atteinte : et c’est de l’impossibilité d’y pénétrer qu’est faite cette éternité négative, cette mauvaise éternité » .

Ainsi, l’essayiste s’individualise par rapport à la place qu’il occupe dans le temps. Sa position est en dehors du temps ; il est « tombé du temps », tandis que les autres se localisent « dans le temps ». Est-ce sa position supérieure aux autres qui le distingue ? Il est aisé de concevoir la signification et les conséquences de cette chute : « […] il ne s’agira plus pour lui de tomber de l’éternité, mais du temps ; et, tomber du temps, c’est tomber de l’histoire, c’est, le devenir suspendu, s’enliser dans l’inerte et le morne, dans l’absolu de la stagnation[….] ».

Comme l’éternité fait partie du temps et le temps de l’histoire, il s’agit d’une pyramide inversée ou d’un entonnoir dont la base est constituée de l’histoire, suivie par le temps et ensuite de l’éternité.

On observe dans cette figure que le temps est un élément médiateur entre histoire et éternité. Si l’histoire constitue la dimension de départ, une dimension inférieure, c’est l’éternité qui représente le point d’arrivée.

C’est aussi dans ce volume qu’on revoit l’existence et la séparation des deux éternités : « positive » et « négative (ou mauvaise) ». Ce volume semble montrer le secret de la vie (« comme fuite de l’excès ») et les conséquences d’une telle tentation. Cioran semble compléter Nietzche ici (qui suppose l’existence d’une volonté de puissance) et lui répondre :

Or, la volonté, qui contient un principe suspect et même funeste, se retourne contre ceux qui en abusent. Il n’est pas naturel de vouloir ou, plus exactement, il faudrait vouloir juste assez pour vivre ; dès qu’on veut en deçà ou au-delà, on se détraque et on dégringole tôt ou tard.

 

Cioran explique qu’il y a une limite de la volonté, et que, si on ne sait pas s’arrêter au bon moment, elle se retourne contre nous comme un boumerang, en nous blessant.

De l’inconvénient d’être né, oeuvre aphoristique, représente ultimement la fin de la carrière cioranienne. Paru en 1973, ce livre fait partie de la dernière période de l’écrivain. Cioran y relève dans ses boutades, d’une manière très convaincante, les tares de l’existence (« l’homme est un robot avec des failles, un robot détraqué » 1374) et le retour aux origines, sujets nécessaires pour notre compréhension de la décomposition du temps dans cette oeuvre.

 Ces aphorismes, explique Sylvie Jaudeau, expriment « une même obsession symptomatique d’une authentique vocation métaphysique et qui se réduit à la seule question essentielle qu’on préfère généralement élucider : ‘‘Pourquoi quelque chose plutôt que rien ?’’ » (Jaudeau, 1990 B : 67). Toutefois, explique-t-elle encore dans Entretiens, ce recueil pourrait se résumer au sujet de l`existence au temps mythique, avant l`homme, avant l`apparition de la vie humaine, ne serait-ce que « par cette boutade : ‘‘Si on avait pu naître avant l’homme !’’ » (Jaudeau, 1990 B : 67).

Cioran remet donc en cause l’existence [« ivre c’est perdre du terrain », en la définissant comme « un accident », tout en soulignant la tragédie humaine de l’irréversibilité du temps. À la différence des six autres oeuvres du corpus primaire, celle-ci comporte de nouvelles définitions du temps (vu comme « tare de l’éternité »  ou comme « forêt » : « J’ai toujours vécu avec la vision d’une immensité d’instants en marche contre moi. Le temps aura été ma forêt de Dunsinane ».

Ce volume montre le rapport entre le temps et les sens, la lucidité de perception cioranienne au détriment du temps qui s’écoule : « chaque fois qu’on se trouve à un tournant, le mieux est de s’allonger et de laisser passer les heures. […]. Couché, on connaît toujours ces deux fléaux mais sous une forme plus atténuée, plus intemporelle »; et plus loin : « Mais je vois les heures passer – ce qui vaut mieux qu’essayer de les remplir ». L’état d’immobilité devant les instants est ainsi beaucoup plus apprécié que celui de l’action. Il s’agit d’ailleurs d’une conscientisation du temps, d’un enregistrement des moments, donc d’un travail de la mémoire et toutefois d’un regret de l’instant disparu : « Cet instant-ci, mien encore, le voilà qui s’écoule, qui m’échappe, le voilà englouti. […]. Du matin au soir, fabriquer du passé ! ». La reconstruction du passé révèle le fait que le temps est semblable à lui-même et qu’il n’y a pas de différence entre passé-présent :

 

Si je repense à n’importe quel moment de ma vie, au plus fébrile comme au plus neutre, qu’en est-il resté, et quelle différence y a-t-il maintenant entre eux ? Tout étant devenu semblable, sans relief et sans réalité, c’est quand je ne sentais rien que j’étais le plus près de la vérité, j’entends de mon état actueloù je récapitule mes expériences. À quoi bon avoir éprouvé quoi que ce soit ? Plus aucune « extase » que la mémoire ou l’imagination puisse ressusciter !.

La conscience du temps présent et le temps d’avant la naissance sont les sujets primordiaux de ce recueil, où le passage du temps devient synonyme de l’enfer, car le paradis est situé avant la naissance : « À mesure que le temps passe, je me persuade que mes premières années furent un paradis. Mais je me trompe sans doute. Si jamais paradis il y eut, il me faudrait le chercher avant toutes mes années ». L’essayiste ne croit pas à la naissance comme paradis, car pour lui le paradis se situe avant la naissance, peut être même dans le ventre de la mère. Cette idée de l’oubli de l’origine est crucial chez Cioran, il est indéniable le moteur qui pousse et soutient la pensée cioranienne sur le temps.

C’est encore dans ce volume que Cioran montre de façon plus détaillée, par la multitude des aphorismes, l’insignifiance et la déconstruction de la vie (« C’est comme le sens de la vie. Il faut que la vie en ait un. Mais en existe-t-il un seul qui, à l’examen, ne se révèle pas dérisoire ? et par la suite, la souffrance d’être homme dans ce monde (« Il faudrait se répéter chaque jour : Je suis l’un de ceux qui, par milliards, se traînent sur la surface du globe.

L’un d’eux, et rien de plus […] »et paradoxalement son amour pour la vie (« Nul plus que moi n’a aimé ce monde […] . C’est l’instant, le moment, qui devient l’élément le plus précieux, car on n’a besoin que de cette petite quantité temporelle pour s’arrêter et réfléchir à nous-mêmes : « Au milieu de vos activités les plus intenses, arrêtez-vous un moment pour ‘‘regarder’’ votre esprit, – cette recommandation ne s’adresse certainement pas à ceux qui regardent leur esprit nuit et jour, et qui de ce fait n’ont pas à suspendre un instant leurs activités, pour la bonne raison qu’ils n’en déploient aucune ».

Ce recueil confirme l’interdépendance des trois dimensions temporelles dans un seul aphorisme circulaire :

Tout phénomène est une version dégradée d’un autre phénomène plus vaste : le temps, une tare de l’éternité ; l’histoire, une tare du temps ; la vie, tare encore, de la matière. Qu’est-ce qui est alors normal, qu’est-ce qui est sain ? L’éternité ? Elle-même n’est qu’une infirmité de Dieu.

Ce recueil montre par ses aphorismes plus murs, plus philosophiques, l’apogée de la pensée cioranienne. Il représente aussi celui auquel Cioran se sent le plus attaché, pour le contenu si riche de chaque mot, comme il le déclare dans l’interview qu’il a accordée à Sylvie Jaudeau : « J’adhère à chaque mot de ce livre qu’on peut ouvrir à n’importe quel page et qu’il n’est pas nécessaire de lire en entier ».

Par conséquent, les sept oeuvres analysées représentent le pylône de base sur lequel se dressera mon travail, car les métaphores, les paradoxes, les définitions temporelles trouvées dans ces oeuvres constituent ma matière principale. Ces livres sont les plus représentatifs de toute l’oeuvre cioranienne et représentent des années différentes d’écriture et une accumulation de thèmes récurrents (l’existence et la mort, l’histoire et l’utopie, l’idolâtrie, la durée et la fragmentation, la liberté, le mythe et l’instant et enfin l’éternité). Ces volumes expriment la quintessence de la pensée cioranienne sur le temps, la vie, le mythe et l’histoire.

 

 

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