LA DESTRUCTION DE LA RAISON

LA DESTRUCTION DE LA RAISON

 

 

 

 

 

 

Ce n’est pas la connaissance que Nietzsche a des limites de la science, mais bien son interprétation de la vérité comme phénomène et le mouvement circulaire, revenant sous des formes toujours nouvelles, cercle par lequel la vérité s’anéantit, se suicide, qui mettent en question la raison comme telle.

Qu’il s’agisse de la morale, de la mort de Dieu, de la vérité, chaque fois le terme des affirmations de Nietzsche paraît se perdre dans le néant. Mais c’est dans cet extrême que Nietzsche cherche à atteindre l’être, inaccessible comme raison. Il cherche à atteindre cet être dans la dissolution de la raison ou par elle dans une solution de continuité.

 

Nietzsche attaque la raison sous quatre formes [dont je ne donnerai ici que la première] :

 

1° Par sa théorie de l’interprétation et par là de la phénoménalité de tout ce qui est pensé, la logique véritablement nietzschéenne se tourna contre l’affirmation qu’on trouve la vérité dans la pensée. Les catégories de la pensée sont des illusions nécessaires à la vie, utiles, des organes pour s’emparer de quelque chose. À ne pas y croire, l’espèce échouerait. Cependant, elles ne sont pas vraies, mais imaginées. En effet leur origine n’est pas l’être, mais la condition qui seule permet la pensée. Cette condition est que quelque chose soit identique avec soi. C’est seulement si l’on pense l’identité (des cas identiques, quelque chose de permanent) qu’il y a la possibilité de penser. Cette présupposition de l’identité de l’être avec soi « est nécessaire pour pouvoir penser et conclure, la logique ne contient que des formules pour ce qui demeure identique ». L’explication ultérieure de cette pensée est donnée par Nietzsche dans les démarches suivantes :

 

Penser l’identité suppose le principe de contradiction. Même la contradiction est une imagination, dans l’horizon trompeur d’un intellect qui cherche l’être. « Nous échouons en voulant affirmer et nier la même chose ». Cette proposition est le résultat seulement de l’expérience subjective. Elle n’exprime pas une nécessité qui s’applique à l’être même, mais seulement une impuissance de notre pouvoir à penser. « La proposition ne contient pas de critère de la vérité, mais un commandement nous indiquant ce qui doit être regardé comme vrai ».

 

L’identité et l’impossibilité de se contredire ont, selon Nietzsche, leur dernière racine dans le « moi », qui se définit comme identique et permanent à lui-même. Mais, pour lui, il n’y a pas de moi excepté dans cette définition. De la logique du moi inventé par l’idéalisme allemand, du moi comme conscience pensante, Nietzsche se sert comme moyen d’attaque. Parce que la présupposition, sur laquelle repose le mouvement de la raison, est « notre foi dans le moi », « notre pensée elle-même suppose cette foi… L’abandonner serait : ne plus pouvoir penser ».

 

La relation mutuelle entre le moi, l’identité, l’impossibilité de la contradiction constitue le cercle de la pensée, comme interprétation toujours fictive de l’être au service d’une vie.

 

De plus, comme toutes les catégories (choses, substance, sujet, objet, attribut, puis causalité, mécanisme, etc…) ne portent que sur des modalités de la non-contradiction, de l’être identique et de l’être distingué, elles sont toutes utilisées par l’intellect au service de la vie qui postule comme sa condition quelque chose de permanent et ne sont toutes que fictions de quelque chose qui est. Des fragments de Nietzsche on peut tirer une doctrine largement développée des catégories, qui, en répétitions monotones, montre de chaque catégorie qu’elle comporte ces caractères d’identité, etc… et se trouve au service de la vie et de la volonté de puissance.

 

Le résultat, toujours à nouveau manifeste, de cette logique de Nietzsche est que l’intellect est un instrument au service de la vie, mais qu’il ne peut pas comprendre ce qui est véritablement, c’est-à-dire le devenir continuel. Notre intellect n’est pas fait pour comprendre le devenir, il s’efforce de prouver la rigidité générale. Mais le devenir du monde ne peut être formulé, est faux, contradictoire, est logiquement incommensurable. « La connaissance et le devenir s’excluent… c’est une sorte de devenir qui doit créer l’illusion de l’être », c’est-à-dire de la subsistance de ce qui est identique avec soi. Cette illusion n’est possible que par le cercle se refermant sur lui-même de la pensée. Mais le sens dernier de ces exposés fondés sur l’analyse de toute vie pensante est la limitation de la raison à un intellect et le dépassement de ses exigences de vérité en faveur d’exigences différentes, situées sur un plan tout autre.

 

 

 

 

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