DÉCOMPOSITION DU TEMPS

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Chez Cioran, la mémoire est ou conservatrice ou identique : « ce que je sais à soixante, je le savais aussi bien à vingt ans » . La destruction de la mémoire régressive est la condition nécessaire à l’avancement dans le futur : « On ne peut rester en communion avec soi-même et ses pensées si on permet aux revenants de se manifester, de sévir ». C’est par ce processus que s’expliquent l’ordre et le désordre de la mémoire datée et de la mémoire des lieux et les conséquences d’une telle mémoire sur la vie telle qu’elle est imaginée dans les textes de Cioran.


La relation entre progrès et répétition m’intéressera aussi pour comprendre la composition et la décomposition du temps :

Le progrès qui naîtra de la répétition et de l’exercice consistera simplement à dégager ce qui était enveloppé d’abord, à donner à chacun des mouvements élémentaires cette autonomie qui assure la précision, tout lui conservant avec les autres la solidarité sans laquelle il deviendrait inutile. […] La répétition a pour véritable effet de décomposer d’abord, de recomposer ensuite, et de parler ainsi à l’intelligence du corps (MM, 122).

Donc, c’est grâce à la répétition (des faits, des actions) que le progrès prend naissance. Mais comme aux yeux de Cioran il n’y a pas de progrès, quel serait le sens de la répétition chez lui ? On apprend assez rapidement que le résultat de la répétition est la décomposition, c’est-à-dire destruction, et ensuite recomposition des faits. C’est grâce à la décomposition que la recomposition, la création existe ! Elle en est la condition nécessaire. En effet, les aphorismes représentent à la fois cette décomposition (littéraire, textuelle) et en même temps la recomposition d’un nouveau monde. Le mythe cioranien (du phénix) explique aussi ce processus.
En ce qui concerne l’influence de notre vie psychologique passée sur le présent, Bergson explique dans Matière et mémoire :

Notre vie psychologique passée, tout entière, conditionne notre état présent, sans le déterminer d’une manière nécessaire ; tout entière aussi elle se révèle dans notre caractère, quoique aucun des états passés ne se manifeste dans le caractère explicitement (MM, 164).

Les images du passé constituent en fait la matière de la mémoire cioranienne et le contenu de la plupart de ses aphorismes. La théorie de Bergson semble toujours valable par le biais de la mémoire. Le passé influence la vie de Cioran, qui émet des évaluateurs axiologiques, ici le regret : « Si on avait pu naître avant l’homme ! » (IE, 1302). L’existence dans la durée pure chez Bergson explique toutefois l’état d’existence épicurien chez Cioran qui l’identifie à celle d’un animal inférieur ou d’un rêveur :

Vivre dans le présent tout pur, répondre à une excitation par une réaction immédiate qui la prolonge, est le propre d’un animal inférieur : l’homme qui procède ainsi est un impulsif. Mais celui-là n’est guère mieux adapté à l’action qui vit dans le passé pour le plaisir d’y vivre, et chez qui les souvenirs émergent à la lumière de la conscience sans profit pour la situation actuelle : ce n’est plus un impulsif, mais un rêveur (MM, 170).

Ces définitions bergsoniennes aident à éclaircir la pensée cioranienne sur la vie : l’évolution (« l’homme est probablement le dernier venu des vertébrés » EC, 135, « Or, la vie est une évolution. Nous concentrons une période de cette évolution en une vie stable que nous appelons une forme, et, quand le changement est devenu assez considérable pour vaincre l’heureuse inertie de notre perception, nous disons que le corps a changé de forme. Mais, en réalité, le corps change de forme à tout instant » EC, 301-302), la fonction de remplissage : (« Notre vie se passe ainsi à combler des vides, que notre intelligence conçoit sous l’influence extra-intellectuelle du désir et du regret, sous la pression des nécessités vitales […] nous allons constamment du vide au plein. Telle est la direction où marche notre action » EC, 297), la création : (« En ce sens on pourrait dire de la vie, comme de la conscience, qu’à chaque instant elle crée quelque chose » EC, 28-29), l’action : « […] la vie est, avant tout, une tendance à agir sur la matière brute » EC, 97). Enfin, la définition de la liberté « le rapport du moi concret à l’acte qu’il accomplit » (DI, 165) et le déterminisme bergsoniens font voir jusqu’où peuvent s’étendre le moi et la liberté cioranienne, et à quel point Cioran sympathise avec Bergson à cet égard.

Mircea Eliade, historien et philosophe roumain (13 mars 1907 – 22 avril 1986), est considéré comme un des fondateurs de l’histoire moderne des religions. Il obtient sa licence à l’Université de Bucarest. En 1928 il a connu Emil Cioran et Eugen Ionesco. Parmi ses romans les plus importants, on peut mentionner La Nuit bengali (Maitreyi) (1933), Mythe, rêve et mystères, Forêt interdite (Noaptea de Sânziene) (1955), Les dix-neuf roses (1982), Noces au paradis (1986), Les Hooligans (1987) et Le Roman de l’adolescent myope (1992). Les livres définitoires pour le présent travail sont Aspect du mythe (1963), Le mythe de l’éternel retour (1969) et Images et symboles (1980).
Dans Aspects du mythe (1963), on retrouve les définitions bien connues du mythe et le concept de renouvellement du monde. On y voit que le mythe est « une réalité culturelle extrêmement complexe, qui peut être abordée et interprétée dans des perspectives multiples et supplémentaires » (Eliade, 1963 :14). Le mythe, selon Eliade, « raconte une histoire sacrée ; il relate un événement qui a eu lieu dans le temps primordial, le temps fabuleux des ‘‘commencements’’ […]. Les mythes révèlent donc leur activité créatrice et dévoilent la sacralité […] (Eliade, 1963 :15). Voyons comment se réalise ce renouvellement :

Le renouvellement par excellence s’opère au Nouvel An, lorsqu’on inaugure un nouveau cycle temporel. Mais la renovatio effectuée par le rituel du Nouvel An est, au fond, une réitération de la cosmogonie. Chaque Nouvel An recommence la Création.

Et ce sont les mythes – aussi bien cosmogoniques que mythes d’origine – qui rappellent aux hommes comment a été créé le Monde et tout ce qui a eu lieu par la suite (Eliade, 1963 : 57).
Pour que le renouvellement survienne, on doit brûler les traces anciennes et alors prend naissance la Grande Année :
L’ « Année » ordinaire a été considérablement dilatée, en donnant naissance à une « Grande Année » ou à des cycles cosmiques d’une durée incalculable. Au fur et à mesure que le cycle cosmique devenait plus ample, l’idée de la perfection des commencements tendait à impliquer cette idée complémentaire : pour que quelque chose de véritablement nouveau puisse commencer, il faut que les restes et les ruines du vieux cycle soient complètement anéantis (Eliade, 1963 : 69).
Cette citation nous sera utile pour expliquer la pensée cioranienne sur l’oubli : pour avancer dans le futur, on doit renoncer au passé. On ne pourra jamais construire sur des ruines, car finalement tout s’effondrera : il vaut mieux, à la façon du mythe de la Création, nettoyer la place et reconstruire, si on veut que la structure soit pérenne. Le passage représente aussi le mythe du phénix auquel fait aussi référence Cioran. La destruction comme condition nécessaire à la création est d’ailleurs la règle principale de ses aphorismes. La destruction du temps caractérise l’instant et la durée pure ; la déconstruction de ce monde et la recréation d’un nouveau monde demande la fin du monde d’abord et ensuite son renouvellement dans le sens proposé par Eliade dans son analyse du mythe.
Le mythe de l’éternel retour (1969) établit, en outre, la distinction entre l’homme primitif et l’homme moderne. Ainsi, « l’homme archaïque ne connaît pas d’acte qui n’ait été posé et vécu antérieurement par un autre, un autre qui n’était pas un homme. Ce qu’il fait a déjà été fait. Sa vie est la répétition ininterrompue de gestes inaugurés par d’autres » (Eliade, 1969 : 15). Intéressantes sont aussi les idées d’Eliade sur la création : « Toute création répète l’acte cosmogonique par excellence : la Création du Monde » ; et la Création s’inscrit dans une centralité : « En conséquence, tout ce qui est fondé l’est au Centre du Monde (puisque, comme nous le savons, la Création elle-même s’est effectuée à partir d’un centre) » (Eliade, 1969 A : 31). Le mariage (entre le ciel et la terre) est une condition pour la recréation du monde :

Ce qui importe d’être mis en lumière est la structure cosmogonique de tous ces rites de mariage ; il n’est pas seulement question d’imiter un modèle exemplaire, la hiérogamie entre le Ciel et la Terre ; on a surtout en vue le résultat de cette hiérogamie, c’est-à-dire la création cosmique… […] (Eliade, 1969 A : 37).
Le monde se régénère chaque fois que l’hiérogamie est imitée, c’est-à-dire chaque fois que l’union matrimoniale est accomplie (Eliade, 1969 A : 39).

La pensée d’Eliade est certainement reliée à l’éternel retour chez Nietzsche, car pour ce dernier l’éternel retour est représenté par la femme. Ne fait-il pas toujours référence à la circularité, à la répétition (le serpent, l’anneau, la Grande Année, le Grand Temps) ? Ce contexte est très important pour l’étude de Cioran, car et Eliade et Nietzsche inspirent sa démarche, de telle manière que le mythe représente une dimension acquise, jamais critiquée. De plus, si les deux philosophes parlent d’un éternel retour toujours différent, chez Cioran il faut plutôt voir un éternel retour du même, donc très spécifique et tout à fait statique, car chez lui reviennent toujours les mêmes thèmes, les mêmes hypostases de la vie, du temps, de l’histoire, du mythe, de l’éternité. L’« illo tempore » d’Eliade devient ainsi chez Cioran l’instant. La mort joue aussi un rôle clé ans l’oeuvre de Cioran, car elle représente le passage vers un autre monde.
Cioran nous invite à parcourir et à découvrir le chemin d’Eliade : « la route menant au centre est une ‘‘route difficile’’ […]. Le chemin est ardu, semé de périls, parce qu’il est, en fait, un rite de passage du profane au sacré ; de l’éphémère et de l’illusoire à la réalité et à l’éternité ; de la mort à la vie ; de l’homme à la divinité. L’accès au ‘‘centre’’ équivaut à une consécration, à une initiation […] » (Eliade, 1969 A : 30). En outre, pour Eliade, l’éternité, c’est le présent continu, l’annulation du passé et du futur, tout comme l’instant pour Cioran :

Tout recommence à son début à chaque instant. Le passé n’est que la préfiguration du futur. Aucun événement n’est irréversible et aucune transformation n’est définitive. Dans un certain sens, on peut même dire qu’il ne se produit rien de neuf dans le monde, car tout n’est que la répétition des mêmes archétypes primordiaux ; cette répétition, en actualisant le moment mythique où le geste archétypal fut révélé, maintient sans cesse le monde dans le même instant auroral des commencements. Le temps ne fait que rendre possible l’apparition et l’existence des choses. Il n’a aucune influence décisive sur cette existence – puisque lui-même se régénère sans cesse (Eliade, 1969 A : 108).

 

 

 

 

 

 

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