CONCEPTIONS DU TEMPS

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Afin de mieux comprendre ces questions relatives au temps chez Cioran, il faut faire appel à certaines notions proposées par Nietzsche, Bergson et Eliade dans des ouvrages bien connus de ces auteurs. Ces ouvrages constitueront mes bases théoriques pour saisir les concepts du temps : l’instant, l’éternel retour, la durée, le mythe, l’histoire, la vie, l’éternité. J’ai choisi ainsi d’approcher Cioran à l’aide de Nietzsche et Bergson, car celui-ci s’intéresse beaucoup tant à l’écriture qu’aux idées philosophiques de ces deux philosophes. Ce dernier leur doit énormément : ses idées et concepts philosophiques, son style, sa méthode et sa démarche esthétique relèvent tous d’une lecture de ces deux philosophes.


Nietzsche apporte de nouveaux concepts temporels : l’histoire (le Surhomme, la mort de Dieu, l’admiration des ancêtres) ; la vie (l’éternel retour, l’instant, la volonté de puissance, le vécu, l’âge de la vie, liaison destin-instant, la joie maligne, le libre arbitre, la relation homme-moi), le mythe, et une nouvelle vision des choses. Bergson, à son tour, introduit la notion de durée, instant, éternité, joie et s’intéressera aux dimensions de la vie.
Les quatre dimensions analysées dans ma thèse (histoire, mythe, vie éternité), ont commencé une fois avec la vie (le mythe, l’histoire) et n’en dépendent plus en se croisant de temps en temps, ou dépendent de la vie comme l’éternité. L’éternité est la seule dimension qui n’a pas de statut indépendant et qui est une création de l’intelligence humaine ; elle existe seulement en fonction de la vie, la vie est sa condition d’existence. Ces intuitions nous aideront à mieux comprendre les textes de Cioran, chez qui la vie est souffrance, mais une souffrance non seulement supportable, mais admirée ; le mythe est le point de repère auquel il compare l’humanité actuelle, pour lui en dérive ; l’éternité est le désir jamais réalisé, une chute de la pensée, tandis que la vie, et plus précisément l’instant, est le plus précieux concept et moment sur cette terre, il est l’essence de l’être. Par sa pensée, Cioran restera tout proche de Nietzsche, en sympathisant d’abord avec ses idées, puis en prenant ensuite une certaine distance.
Friedrich Nietzsche, philosophe nihiliste allemand de la fin du XIX siècle, a influencé partiellement la pensée de Cioran. Cioran est très tôt intéressé par Nietzsche, car il a obtenu une bourse à Paris pour faire une thèse sur lui : « j’en avais déjà aussi communiqué le sujet – quelque chose sur l’éthique de Nietzsche – mais je ne songeais pas du tout à l’écrire » Entretiens : 11) et il a préféré faire le tour de la France en bicyclette. Cioran explique, dans l’entretien avec Fernando Savater, son amour pour la philosophie et les philosophes :

ce qui m’a toujours le plus intéressée c’est la philosophie-confession. Aussi bien en philosophie qu’en littérature, ce sont les cas qui m’intéressent, ces auteurs desquels on peut dire qu’ils sont un « cas » au sens quasi clinique du terme. M’intéressent tous ceux qui vont à la catastrophe, et également ceux qui se sont parvenus à se situer au-delà de la catastrophe. Ma plus grande admiration va à qui s’est trouvé sur le point de s’écrouler. C’est pour cela que j’ai aimé Nietzsche ou Otto Weininger. Ou encore les auteurs russes comme Rozanov, écrivains religieux qui grattent constamment la blessure, type Dostoïevski (Entretiens : 24).

 

Cioran cite d’ailleurs l’oeuvre de Nietzsche dans ses essais et il répond (dans un de ses aphorismes : IE, 1323) à un étudiant intéressé à savoir où il se trouvait par rapport à l’auteur de Zarathoustra, le fait qu’il avait été une fois (dans sa jeunesse) fort intéressé par Nietzsche et par son oeuvre, mais qu’il ne l’était plus (« […] j’avais cessé de le pratiquer depuis longtemps […]. Il n’a démoli des idoles que pour les remplacer avec d’autres »). Dans son Entretien à Tübingen, Mariana Sora montre que l’importance du style pour Cioran l’apparente à Nietzsche (« ous êtes pourtant un penseur…un peu comme Nietzsche, vous accordez une grande importance au style […] » (Sora : 91). Cioran a été particulièrement attiré par le nihilisme de Nietzsche sur l’histoire, sur l’éternité et sur la vie, conceptions trouvées dans Humain, trop humain I et II (oeuvre aphoristique, 1877) et dans Ainsi parlait Zarathoustra (roman, 1885).

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Ainsi, Humain, trop humain 1 et 2, dans l’analyse de l’influence d’Achille et de Homère sur le « vécu » (« Achille et Homère. » vol. 1, 162) suggère un temps mythique semblable à la conception de Cioran ; la composition de la vie et les âges de la vie (« La petite aiguille de la vie. » vol 1, 312), le rapport entre destin et instant (« Temps heureux. », vol. 1, 278), le carpe diem : vivre l’instant d’Épicure (« L’éternel Épicure. », vol. 2, 279), la relation entre l’homme et le « Moi supérieur » (vol. 1, 325) expliquée par Nietzsche permettent d’éclaircir le temps existentiel. En outre, l’admiration de Nietzsche pour la civilisation des ancêtres (« Le monde antique et la joie. », vol. 2, 99 ; « Prendre soin de son passé. » vol. 2, 139, « Grecs d’exception. », vol. 2, 110), sa vision sur la « joie maligne », sur le christianisme, sur la religion, le suicide et le libre arbitre rapprochent Nietzsche de Cioran ; les métaphores de la circularité (la « toile d’araignée », « l’arbre de l’humanité », vol. 2, 260) démontrent aussi le temps cyclique chez Cioran. Par le biais des images et des symboles, les métamorphoses de Zarathoustra (enfant, lion, chameau) dans Ainsi parlait Zarathoustra nous aideront à comprendre l’éternel retour et implicitement la cyclicité temporelle chez Cioran. Car, pour Zarathoustra, la vie est une « roue qui tourne », un « anneau de l’existence » (AZ, 252). C’est par le biais de ces notions nietzschéennes qu’on comprendra le voyage « par le temps » ou « à côté de mon temps » (CP, 406), la répétition de l’histoire, l’attachement de Cioran à la pensée hindoue, problématiques appartenant à mon corpus primaire.
Henri Bergson est, d’autre part, un important philosophe juif français, connu pour ses remarquables oeuvres philosophiques qui lui ont mérité le prix Nobel de littérature en 1927.

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D’abord, Cioran a étudié l’oeuvre de Bergson à l’université de philosophie à Bucarest. Elle a constitué le sujet de sa thèse de licence en philosophie en 1932 (sur l’intuitionnisme bergsonien) que Cioran a soutenue à Bucarest, et le sujet de la thèse de doctorat qu’il n’a jamais commencé à écrire à Paris en 1937. Cioran s’intéressait donc beaucoup à Bergson, puisqu’il a été aussi professeur de philosophie (donc il a enseigné Bergson) à Sibiu en Roumanie. Trois oeuvres seront privilégiées dans mon travail : Essai sur les données immédiates de la conscience (1889), Matière et Mémoire (1896), et L’évolution créatrice (1907). Ces trois oeuvres sont les plus importantes pour saisir la relation entre temps et espace, la mémoire régressive, le souvenir, la liberté, la vie, notions utiles pour la compréhension de mon corpus principal. Bergson a laissé ainsi une empreinte profonde sur l’écriture d’Emil Cioran. Ce qui m’intéresse des oeuvres de Bergson, ce sont donc les notions de durée et d’instant (Les données immédiates de la conscience), de passé, de futur et la relation entre les deux temporalités (Matière et mémoire), la liberté, la mémoire régressive, l’oubli et la vie (L’évolution créatrice).
Par exemple, c’est par « l’hétérogénéité pure » (DI, 77) que peut s’expliquer la naissance des aphorismes cioraniens (qui ont une intensité variable montrée par l’emploi de modalisateurs axiologiques différents). Ces éléments hétérogènes ne sont-ils pas les images du passé, du présent et du futur ? Bergson explique ensuite l’unicité du moment et de la durée : « la durée est chose réelle pour la conscience qui en conserve la trace, et l’on ne saurait parler ici de conditions identiques, parce que le même moment ne se présente pas deux fois » (DI, 150). Tout comme Bergson, Cioran admire énormément ce rapport particulier entre l’instant et la durée. Il complète ainsi Bergson dans cet aphorisme qui explique la fuite du temps : « Cet instant-ci, mien encore, le voilà qui s’écoule, qui m’échappe, le voilà englouti […] (IE, 1374).

L’affirmation de Bergson à l’effet que « Notre existence se déroule donc dans l’espace plutôt que dans le temps : nous vivons pour le monde extérieur plutôt que pour nous » (DI, 174) renvoie aux différents rapports existentiels chez Cioran. Ce positionnement nous aidera donc à comprendre et à expliquer l’existence rapportée au temps chez Cioran : « je n’existe, quant à moi, que par le temps » (CP, 393). Ensuite, c’est par le biais de la « mémoire régressive », « spontanée » chez Bergson (MM, 146) qu’on pourra expliquer chez Cioran la fuite de temps présent et le retour aux temps des origines, au temps mythique. En ce qui concerne la relation passé-avenir-mémoire, Bergson avance ceci :

On pourrait dire que nous n’avons pas de prise sur l’avenir sans une perspective égale et correspondante sur le passé, que la poussée de notre activité en avant fait derrière elle un vide où les souvenirs se précipitent, et que la mémoire est ainsi la répercussion, dans la sphère de la connaissance, de l’indétermination de notre volonté (MM, 67).

La mémoire régressive pour Bergson est « une survivance des images passées » (MM, 68), qui « intercale le passé dans le présent, contracte aussi dans une intuition unique des moments multiples de la durée, et ainsi, par sa double opération, est cause qu’en fait nous percevons la matière en nous, alors qu’en droit nous la percevons en elle » (MM, 76). Pour Cioran, il n’est pas sûr que ces images soient classées par ordre alphabétique, comme le pense Bergson :

L’autre est la mémoire vraie. Coextensive à la conscience, elle retient et aligne à la suite les uns des autres tous nos états au fur et à mesure qu’ils se produisent, laissant à chaque fait sa place et par conséquent lui marquant sa date, se mouvant bien réellement dans le passé définitif, et non pas, comme la première, dans un présent qui recommence sans cesse (MM, 168).

 

 

 

 

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