ÉTUDES SUR CIORAN ET NIETZSCHE

CION

Certains critiques ont analysé les rapports entre Cioran et Nietzsche, et nous reprenons parfois certains éléments de ces analyses dans notre thèse.

Le plus important de ces critiques, Yann Porte, dans les deux sections de son article « Cioran et la filiation nietzschéenne » (2004), présente un intérêt à part pour mes recherches, car il démontre les liens qui unissent Cioran et Nietzsche et les caractéristiques de leur style « nihiliste ». On peut concevoir, dans la première section intitulée « Les ambivalences d’un dépassement paradoxal du nihilisme », la ressemblance des « styles fragmentaires » de Nietzsche et de Cioran qui sont « le reflet de leurs itinéraires spirituels tourmentés et de leur passion commune pour une lucidité à l’exigence dévastatrice » (Porte : 2).

« Le pessimisme radical et le désespoir hyperbolique » sont d’autres traits qui unissent les deux écrivains. On apprend ensuite que Cioran cultive spécifiquement l’héritage nietzschéen : « le goût prononcé du paradoxe », « la profonde plasticité herméneutique et la polysémie – pour ne pas dire la proteiformité – de la pensée nietzschéenne » (Porte : 2). Porte démontre que c’est la « figure charismatique de Nietzsche qui hantait Cioran depuis son adolescence » (depuis le moment où Cioran a lu les oeuvres de Nietzsche) : « dans Nietzsche, nous aimons Zarathoustra, ses poses, sa clownerie mystique, vraie foire des cimes… » (SA, 44). « Cette relation précoce avec le penseur de la mort de Dieu », explique Porte, est « l’élément décisif dans l’élaboration du style cioranien » (Porte : 5). Le critique identifie en outre le type de « nihilisme » cioranien (« nihilisme involontaire et qui s’ignore »), différent de celui de Nietzsche (« nihilisme négateur »). Il montre ensuite le rôle « thérapeutique » de son expression littéraire et le « pouvoir cathartique » (Porte : 3) de son écriture.

La deuxième section de cet article (« Nietzsche vu par Cioran ou les avatars d’un cas-limite de généalogie critique et stylistique ») est pertinente pour la méthode de Cioran (qui « procède à une déconceptualisation des moments nietzschéens » Porte : 5) et pour les « thèmes antithétiques » qui lient les deux écrivains : « force-faiblesse, santé-maladie, l’ironie grinçante, l’ambivalence à l’égard de la vocation poétique, l’attrait de la conscience religieuse, l’hostilité envers l’Histoire et les formes diverses de la modernité » (Porte : 6). Porte fait remarquer par la suite que Cioran a « dépassé Nietzsche par son renoncement à la conceptualisation et au lyrisme » (Porte : 7). Malgré sa brève allusion à Zarathoustra (dans la citation de Syllogisme de l’amertume) cette étude ne se réfère pas à d’autres personnages ou situations dans Ainsi parlait Zarathoustra, à d’autres livres de Nietzsche, ou à un livre de mon corpus principal.

Le livre de Claudio Mutti, Les plumes de l’archange démontre le lien certain entre Cioran et Nietzsche, au chapitre III « Emil Cioran : Le compagnon de route exalté ». À cet égard, Mutti explique que,

Dans les annales de la culture roumaine, la carrière d’Emil Cioran est étroitement rattachée, pour ce qui est de ses débuts, au magistère de Nae Ionescu : le philosophe de Raşinari « développe les idées du maître dans une série d’essais philosophiques éthérés, en suivant une ligne parallèle à celle de Mircea Eliade, mais sur un ton plus exalté et sous une forme aphoristique kierkegaardienne »

George Calinescu, l’un des plus grands critiques roumains, explique ainsi que la personne qui a influencé Cioran est Nae Ionescu et que Nietzsche représente seulement le début, tout comme Horia Sima l’explique dans la citation suivante (relevée par Mutti) :

En effet, l’oeuvre de Cioran tire origine de la pensée « existentialiste et prophétique typiquement roumaine et chrétienne » dont le principal représentant fut Nae Ionescu. Elle ne s’en nourrit pas moins de suggestions provenant de Nietzsche et de Spengler, de Scheler et de Keyserling, si bien que Horia Sima a pu écrire : « Cioran a commencé son propre itinéraire intérieur en étant fasciné par la philosophie de Nietzsche. (…) Quand le Mouvement légionnaire s’affirma puissamment en Roumanie, il adhéra au nietzschéisme de type chrétien de ce mouvement »

 

Cependant, on peut mettre en doute cette chronologie. Ayant en vue que Cioran lisait Nietzsche avant de rencontrer Nae Ionescu, à l’université, et que Nae Ionescu a été lui aussi influencé par Nietzsche, cette affirmation ne peut pas être valable. Liiceanu explique en fait que les lectures philosophiques de Cioran de Nietzsche commencent « à l’âge de quatorze ou quinze ans » (Liiceanu : 90), donc l’affirmation de Horia Sima semble peu probable dans ce cas.

Un autre article de Yann Porte, « Dieu comme Être du néant au sein du néant de l’Être » éclaire la question du divin chez Cioran. En effet, dans les textes cioraniens, Dieu coïncide avec le néant, « considéré comme une étape ultime d’un cheminement mystique qu’il veut pleinement vouer à la réitération de son inaccomplissement » (Porte : 1). Cet article montre l’influence des oeuvres de Nietzsche et d’Eckhart sur Cioran. Ainsi, dans La tentation d’exister, un aphorisme sur Flaubert ressemble à celui d’Eckhart, « le grand mystique des bords du Rhin du treizième siècle, pensée qu’il développe dans Traités et Sermon et qui affirme que « ‘‘ l’action la plus haute à laquelle puisse s’élever l’âme consiste à atteindre le détachement absolu dont l’objet est le pur néant, séjour naturel de Dieu’’ » (Porte : 2). Porte affirme ensuite que pour Cioran, « pour toute mystique véritable, Dieu ou le divin se confond avec le néant », comme le montre l’aphorisme suivant de La Tentation d’exister : « Sans Dieu tout est néant ; et Dieu ? Néant suprême » (Porte : 2). Cette acception vient, montre Porte, de Nietzsche, dans Par-delà le bien et le mal (99) : « Sacrifier Dieu au néant, ce mystère paradoxal de la suprême cruauté était réservé à la génération qui grandit maintenant : nous en savons quelque chose » (Porte : 2). Cet article importe aussi pour son étude du mysticisme et du détachement éventuel envers le bouddhisme évoqué par Cioran dans les Entretiens :

 Je me suis beaucoup occupé du bouddhisme, à un certain moment. Je me croyais bouddhiste, mais en définitive je me leurrais. J’ai finalement compris que je n’avais rien de bouddhiste, et que j’étais prisonnier de mes contradictions, dues à mon tempérament. J’ai alors renoncé à cette orgueilleuse illusion, puis je me suis dit que je devais m’accepter tel que j’étais, qu’il ne valait pas la peine de parler tout le temps de détachement, puisque je suis plutôt un frénétique (cité par Porte : 83).

Tous ces ouvrages et articles m’ont servi de cadres dans mon étude du temps chez Cioran. Aucun de ces textes, cependant, ne couvre l’ensemble des dimensions temporelles, surtout en relation avec Nietzsche et Bergson. Nous sommes prêts maintenant à nous attarder aux quatre dimensions temporelles qui font l’objet principal de cette thèse, en commençant par l’histoire.

 

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