HYPOSTASIATION DU MOI ET NIHILISME DESTRUCTEUR

HYPO

 

 

 

 

 

 

 

Nul n’a mieux saisi et compris le vrai sens du nihilisme stirnérien et de la dialectique spécifique qui le détermine que Gilles Deleuze qui, dans le chapitre de « Nietzsche et la philosophie » qui est consacré aux avatars de la dialectique, souligne, à propos de la découverte du rapport essentie lentre la dialectique et une théorie du moi où le moi seul devient instance de réappropriation,

 

que «justement, parce que Stirner pense encore en dialecticien, parce qu’il ne sort pas des catégories de la propriété, de l’aliénation et de sa suppression, il se jette lui-même dans le néant qu’il creuse sous les pas de la dialectique. Qui est l’homme ? Moi, rien que moi ». Il se sert de la question : « Qui seulement pour dissoudre la dialectique dans le néant de ce moi ? »

L’Unique… de Stirner est-il donc réductible à une nouvelle conception du Moi, est-il, comme le suggère Eduard von Hartmann, « dans son livre, l’absolutisation du Moi et, par conséquent, la véritable conséquence pratique du monisme subjectif de Fichte » ?

 

Stirner lui-même a toujours répudié toute parenté avec l’auteur de la Doctrine de la science. Ou bien, l’unique est-il, comme le suggère son traducteur français, « le moi gedankenlos, qui n’offre aucune prise à la pensée et s’épanouit en deçà ou au-delà de la pensée logique » ; ou est-ce « ce moi profond et non rationnel » que Robert L. Reclaire, dans sa préface à l’édition française de L’Unique et sa propriété3 rapproche automatiquement au Soi invoqué par Nietzsche, dans le Zaratkoustra qui habite le corps, « ton corps » ? Peut-on accepter un tel fondement philosophique d’un « moi principe » étant le support d’une doctrine de l’égoïsme, d’un égoïsme érigé en système, déconnecté de tout collectif social, mais d’unégoïsme lié quand même au projet d’une révolte sinon d’une insurrection ?

 

Et s’il y avait un rapport entre cette hypostasiation du Moi révolté contre son monde environnant et toutes les instances incarnant l’autorité et l’État et la volonté nietzschéenne de dépassement de l’homme vers le « surhomme » ? Le questionnement de Nietzsche, dans le Zarathoustra : « Qui surmonte l’homme ? Comment l’homme sera-t-il surmonté ? », ne résonne-t-il pas comme une paraphrase de la question « Qui ? » posée dès le début de L’Unique…, par Stirner ? Certains paragraphes du Zarathoustra semblent confirmer cette hypothèse, et notamment les passages respectifs de la section IV ( « De l’homme supérieur » ) où Nietzsche affirme : « Le surhomme me tient à coeur, c’est lui qui est pour moi l’Unique, et non pas l’homme : non pas le prochain, non pas le misérable, non pas le plus affligé, non pas le meilleur. »Mais le champ des affinités de pensée entre l’auteur de L’Unique… et l’auteur du Zarathoustra est sans nul doute encore plus large, s’étendant à d’autres aspects philosophico-politiques que nous nous efforçons à mettre ici en évidence. Un de ces aspects concerne directement la volonté révolutionnaire de renversement de l’ordre et de l’ordre moral dominant établi ; la volonté de destruction voire de « transvaluation » des valeurs dominantes. Selon Albert Camus (L’Homme révolté), l’insurrection sumérienne, si singulière dans sa réduction à l’égoïsme pur et dur et dans son hostilité au socialisme et au communisme, est bien le prototype d’une révolte où « l’individualisme parvient à son sommet. Il est négation de tout ce qui nie l’individu et glorification de tout ce qui l’exalte et le sert ». Qu’est-ce que le bien selon Stirner ? « Ce dont je puis user. »

Dans la mesure où cette affirmation a, pour l’auteur de L’Unique et sa propriété, la conséquence qu’est désormais légitime « tout ce dont je suis capable », la révolte sumérienne débouche, selon Albert Camus, nécessairement sur la justification du crime. Dans l’appel stirnérien à l’insurrection individualiste de l’Unique, dans la glorification de cette « nouvelle révolution » de l’égoïsme, Camus croit pouvoir discerner « la joie sombre de ceux qui font naître des apocalypses dans un galetas ».

 

En bref, il n’y voit rien d’autre qu’une justification métaphysique des formes terroristes de l’anarchie qui sont moralement condamnables du fait qu’elles se soucient très peu des conséquences inévitables de l’action terroriste (la mort de personnes innocentes). En s’installant dans cette logique, selon Albert Camus, « rien ne peut plus freiner cette logique amère et impérieuse, rien qu’un moi dressé contre toutes les abstractions, devenu lui-même abstrait et innommable à force d’être séquestré et coupé de ses racines ».

 

Ce qui fait ici problème, pour Camus, c’est précisément l’affirmation radicale — par Stirner – du principe de transgression de toutes les limites et de toutes les lois, au nom d’un vitalisme qui semble être devenu lui-même son proprebut. « Puisque chaque moi est, en lui-même, foncièrement criminel envers l’Etat et le peuple, sachons reconnaître que vivre, c’est transgresser. A moins d’accepter de mourir, il faut accepter de tuer, pour être unique » (Stirner précise d’ailleurs : « Les tuer, non les martyriser »).

 

Le refus stirnérien de reculer devant toute destruction semble donc être le signe caractéristique d’un esprit de révolte anarcho-individualiste qui trouve dans cette oeuvre de destruction entamée par un Moi démesurément égoïque, « l’une de ses satisfactions les plus amères dans le chaos ». Ainsi, conclut Albert Camus, « le rire désolé de l’individu-roi illustre la victoire dernière de l’esprit de révolte. Mais, à cette extrémité, plus rien n’est possible que la mort ou la résurrection. Stirner, et avec lui, tous les révoltés nihilistes, courent aux confins, ivres de destruction. Après quoi, le désert découvert, il faut apprendre à y subsister ». C’est précisément ici que commence, conclut Camus, la quête exténuante de Nietzsche. Bien sûr, il peut y avoir encore une différence significative entre la « volonté de puissance » nietzschéenne et la volonté (morale) de « transvaluation de toutes les valeurs » et cette volonté non dissimulée de destruction de tout de Stirner, mais au-delà de cette « nuance », une affinité semble bien exister entre la vision stirnérienne et nietzschéenne de cet individualisme singulier (exaltant le Moi créateur et excluant tout altruisme fondé sur les pseudo-valeurs (chrétiennes) de la pitié) qui est une vision pour l’essentiel esthétique.

 

Martin Buber, pour lequel il était hors de doute que Stirner était le précurseur du « nihilisme » nietzschéen, était parmi les premiers à découvrir et à reconnaître cette identité, lorsqu’il écrit, dans Die Frage an den Einzelnen5, que pour Stirner, apparemment, le se-valoriser soi-même du Moi solipsiste (singulier) est (…) très éloigné du « connais-toi-toi-même » socratique. Or, le « singulier » de Kierkegaard est un homme marqué « par la religiosité, c’est l’homme impliqué dans la relation avec Dieu. En revanche, l’individualisme de Stirner n’est pas religieux au sens kierkegaardien du terme, mais (athée et) esthétique. C’est le moi qui détruit le monde. Stirner dissout la “dissolution” ; le moment positif et constructif de la destruction (dé-construction) stirnérienne consiste dans la liberté acquise de marcher librement vers la vérité, après avoir démasqué tous les mensonges du monde ».

 

 

 

Évidemment, Stirner représente, aux yeux de Buber, toute autre chose qu’un individualisme facile ou irresponsable. « Là où l’individualisme cesse d’être léger, affirme-t-il, entre autres, dans son essai L’Unique et le singulier, figurant au centre même de son livre Dialogisches Leben , commence Stirner. Certes, son objectif est aussi la formation de la personnalité libre ; mais celle-ci a comme condition préalable la “dé-mondanisation” (die Entweltung) : le déchirement de ses liens existentiaux et son émancipation de l’être-autre des choses et des essences, devenues la nourriture de son être singulier. » C’est précisément cela la raison pour laquelle Stirner et Kierkegaard défendent, face à la responsabilité et la vérité, des positions distinctes.

Autrement dit : « Stirner n’est pas un interlude dans l’histoire de la pensée humaine, comme l’étaient les sophists ; il est plutôt comme eux un “epeisodion”, au sens originaire du terme : dans son monologue, l’action se transforme secrètement, et ce qui suit, c’est quelque chose de nouveau. »Difficile de ne pas reconnaître ici l’affinité voire la parenté profonde existant entre cette volonté déconstructrice et annihilant volontairement tous les obstacles à la toutpuissance d’un Moi destructeur de Stirner et la volonté nietzschéenne de philosopher « avec le marteau » visant avant tout les valeurs morales traditionnelles du christianisme. Si la devise du premier est effectivement l’exclamation pathétique et provocatrice : «J’ai construit Ma cause sur rien ! », le second ne peut que se réjouir de cette entreprise de néantisation (incluant tous les concepts clefs et valeurs de la métaphysique et de la religion), en exaltant la force à la fois créatrice et destructrice du « surhomme ».

 

A ce propos nous ne pouvons que consentir à la thèse de M. J. P. Lucchesique l’unéitisme de Stirner serait, comme l’individualisme néo-aristocratique de Nietzsche, avant tout une réaction philosophique contre les tendances socialistes et communistes du xixe siècle, une réaction marquée avant tout par le radicalisme d’une vision individualiste du monde qui dépasse de loin l’approche de toutes les autres philosophies individualistes.

 

L’Unique et sa propriété n’est donc, dans son essence même, rien d’autre que « le commencement (…) d’une histoire commençant avec Stirner luimême, d’une histoire de la jouissance illimitée du monde et de la vie, d’une histoire du “Mien” sinon de la “Mienneté” qui succédera à l’époque où le monde n’était qu’un seul et grand asile (…) Dans sa destruction du monde chrétien moisi, il écrase sans égards tout ce qui était dorénavant considéré comme “saint” et “intouchable”. (…) Dans la rédaction de ses idées, il se révèle tout à fait comme l’individu souverain et arbitraire qu’il glorifie, qui ne respecte aucune limite, prêt à rompre à tout moment ses propres limitespour empêcher leur pétrification sous la forme des lois ».

 

Ce qui unit donc les visions du monde philosophiques respectives de Stirner et de Nietzsche, c’est non seulement ce refus radical de toutes les forces et puissances voulant s’imposer au Moi, c’est non seulement l’option pour ce « nihilisme » (comme conséquence de cet anarchisme logique), mais c’est aussi la négation de toute vérité imposée de façon autoritaire ; le refus radical du christianisme, de l’Église, des dogmes chrétiens, de Dieu (athéisme militant !) ainsi que la conviction que le rapport du Moi (créateur/destructeur) à la vérité est déterminé principalement par la volonté d’anéantissement, de destruction, de pose de valeurs nouvelles (de l’individu), c’est-à-dire — formulé dans le langage nietzschéen du philosophe-artiste-créateur – par la volonté du « surhomme » raillant la médiocrité et la décadence du « dernier homme » de la civilisation européenne. Certes, l’individualisme stirnérien commence bien avec le « Moi » égoïste et s’achève dans la néantisation.

 

Pour s’achever en tant que Néant, ce Moi doit se dissoudre, s’anéantir soimême. Cela s’effectue par un processus d’autojouissance qui est défini comme un processus de consommation de toutes les forces vitales psychiques et physiques qui s’achève nécessairement dans le « nihilisme ».

 

C’est à ce niveau précis que s’établit, toujours selon Lucchesi, l’affinité originaire et sélective de la pensée stirnérienne avec la pensée nietzschéenne.

 

Par là, Stirner s’impose-t-il, effectivement, comme un « Nietzsche avant Nietzsche », si bien qu’il n’est presque plus nécessaire de prouver dans le détail philologique que le philosophe du « surhomme » ait vraiment connu et lu l’oeuvre entière de son prédécesseur ; car la naissance d’une telle affinité est tout à fait possible sous les seules conditions de l’évolution de l’esprit critique libre. Ainsi l’auteur de cette thèse de philosophie consacrée à la philosophie de l’individualisme anarchiste de Max Stirner  n’a-t-il pas le moindre doute que L’Unique… de Stirner est bien une anticipation du « surhomme » du Zarathoustra de Nietzsche ; car, affirme-t-il, « les trois propositions de Stirner :

1  “Ma puissance est ma propriété” ; 2 / “Ma puissance me confère la propriété” ; et 3 / “Je suis moi-même ma puissance et, par là, ma propriété”, ne font qu’anticiper ce que Nietzsche dit, dans la Volonté de puissance »2. En outre, de nombreux passages de L’Unique… semblent confirmer que la morale nietzschéeene du Seigneur et de l’Esclave (des puissants et des faibles) se trouve bien préformulée chez Stirner. « Le Moi tout puissant va audelà de tout le Bien et leMal, en laissant aux “faibles de la conscience” et au “troupeau” le soin d’obéir aux commandements moraux. »3 Cependant, Lucchesi est encore assez lucide pour admettre que les affinités soulignées entre l’auteur anarchiste de L’Unique… et celui du Zarathoustra ont aussi des limites de sorte qu’il serait mal venu de vouloir nier les différences.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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