LA CRITIQUE DE L’ÉTAT

GASMASK

 

 

 

 

 

Citons, pour l’exemple, la critique stirnérienne et nietzschéenne de l’État. Si le jugement porté sur l’État s’inscrit en effet chez nos deux auteurs dans le projet critique commun d’une réfutation de la théorie hégélienne selon laquelle l’État est « la liberté en acte de la moralité effective » et du refus radical de l’État en tant qu’idéal du libéralisme progressiste, il y a dans cejugement critique des nuances qui méritent d’être signalées.

 

 « Si l’État est une société d’hommes, écrit Stirner, et non une réunion de Moi dont chacun n’a en vue que lui-même, il ne peut subsister sans la Moralité (…)

 

Aussi l’État et Moi sommes-nous ennemis. Le bien de cette “Société humaine” ne me tient pas au coeur, à moi l’égoïste ; je ne me dévoue pas pour elle, je ne fais que l’employer ; mais afin de pouvoir pleinement en user, je la convertis en ma propriété, j’en fais ma créature, c’est-à-dire que je l’anéantis et que j’édifie à sa place l’association des Égoïstes. »

 

Même si pour Nietzsche l’État est, d’après la fameuse formule d’« Ainsi parlait Zarathoustra », le « monstre le plus froid parmi les monstres froids », et même si Nietzsche, lors de la rédaction du Zarathoustra, considère l’État aussi comme oppresseur et anti-thèse immorale à la sensibilité et la liberté de l’homme supérieur, donc, comme une entrave insupportable au déploiement libre des forces créatrices de l’individu, il ne préconise à aucun moment – comme Stirner – sa substitution pure et simple par « l’Association des égoïstes » !

 

Mais il pense comme Stirner que l’État ne poursuit qu’un but : « Limiter, enchaîner, assujettir l’individu, le subordonner à une généralité quelconque » et qu’il implique donc « de toute nécessité la limitation du moi, ma mutilation et mon esclavage ».

 

Or, du simple fait qu’il est le ressort d’une machine autoritaire (plus ou moins infernale), il partage le scepticisme de l’auteur de L’Unique… à l’égard d’un gouvernement constitutionnel exercé par le peuple. Stirner, dans sa polémique contre Edgar Bauer (défenseur d’un État libéral démocratique), n’affirmet-

 

il pas que « en face de Moi, en tout cas, le Peuple n’est qu’une puissance — fortuite ; (…) une force de la nature que je dois vaincre »? Et lorsque

Nietzsche associe fréquemment, dans ses écrits et fragments datant de la période du Zarathoustra, la machine de l’État à une organisation inhumaine pouvant facilement dévier vers le crime, il a été — très probablement — inspiré par la comparaison solennelle de la fonction historique de l’Église et de l’État dans L’Unique… où Stirner affirme que « l’Église avait les péchés mortels, l’État a les crimes qui entraînent la mort ; elle avait ses hérétiques, il a ses traîtres ; elle avait des pénitences, il a des pénalités ; elle avait les inquisiteurs, il a les agents du fisc ; bref, à l’une le péché, à l’autre lecrime, là, le pécheur, ici, le criminel ; là, l’inquisition, et ici, encore l’inquisition !

 

La sainteté de l’État ne tombera-t-elle pas comme est tombée la sainteté de l’Église ? La crainte de ses lois, le respect de sa majesté, la misère et l’humiliation de ses sujets, tout cela va-t-il durer ? Ne viendra-t-il pas un jour où l’on cessera de se prosterner devant l’image du saint ? ».

 

Mais l’affinité et la convergence de vues entre Stirner et Nietzsche (dans le domaine de la philosophie sociale et politique) apparaît-elle encore plus grande quand on compare leurs jugements respectifs concernant les classes laborieuses, le socialisme et le communisme.

 

S’il est attesté que le combat « perspectiviste » mené par Nietzsche contre toute morale fondée sur le ressentiment et le refoulement des instincts est limité à l’analyse radicale de la superstructure de la société bourgeoise, de sa culture et de son épistémologie idéaliste, il n’est pas moins acquis que l’incompréhension voire l’indifférence quasi totale de Nietzsche à l’égard de la critique de l’économie politique – menée par Marx, Engels et les fondateurs du socialisme- communisme -, qui est renforcée encore par ‘ « aristocratisme de l’esprit » du philosophe allemand, a poussé Nietzsche à adopter des positions très critiques et polémiques face au mouvement ouvrier en général, et au socialisme/communisme en particulier qui ont pu être interprétées comme une apologie de l’ordre économique d’une société bourgeoise dont Nietzsche n’a cessé de vilipender l’ordre moral pendant toute sa vie d’écrivain et de philosophe.

Contradiction énorme dans la pensée d’un philosophe qui demeure quand même – malgré cette attitude critique et polémique à l’égard des forces progressistes de son siècle – un rebelle contre l’ordre bourgeois et l’État (bourgeois). Et si Stirner l’avait aussi influencé dans cette polémique contre la « plèbe », les socialistes et les communistes ?

 

 

 

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