LE CORPUS PRIMAIRE II

CORPEPRIMAIRE

 

 

 

 

 

 

 

 

PRÉCIS DE DÉCOMPOSITION, oeuvre fragmentaire écrite en 1947, est le premier livre de Cioran écrit en français. Si, dans le volume antérieur les aphorismes ne sont pas titrés, dans Précis de décomposition le groupement des fragments autour de thèmes précis : « L’avènement de la conscience », « Tribulations d’un métèque », « Menace de sainteté », « Dualité », « Tournant le dos au temps », « Visages de la décadence », etc.

 

Ce livre est important pour les définitions qu’il offre de l’éternité, vue comme une « funèbre immortalité » , un « lieu commun » , une « banalité » : « les hommes disent : ‘‘tout passe’’, – mais combien saisissent la portée de cette terrifiante banalité ? […] ». Il souligne l’importance du concept de négation de Dieu : « […] Dieu ne pouvait être que le fruit de notre anémie : une image branlante et rachitique » . Le rapport au divin devient ainsi un produit de notre état déséquilibré ; la caractérisation dysphorique binaire « branlante et rachitique » montre que Dieu n`est pas du tout une figure parfaite, car, selon Cioran, il n`est ni stable ni sain. Ailleurs dans ce volume, la vie paraît refléter une existence illégitime ; puisqu’elle

 

[…] n’est qu’une torpeur dans le clair-obscur, une inertie entre des lueurs et des ombres, une caricature de ce soleil intérieur, lequel nous fait croire illégitimement à notre excellence sur le reste de la matière .

 

L’essayiste rajoute dans ce volume d’autres formes d’existence, comme « l’attente » : « Vivre dans l’attente, dans ce qui n’est pas encore, c’est accepter le déséquilibre stimulant que suppose l’idée d’avenir ». Cette existence suggère l’attente de bonnes occasions et un fort mécontentement envers le temps présent. Le personnage en attente requiert un esprit agile, ingénieux, ayant des buts précis dans la vie, prenant en charge les risques et résolvant les problèmes et les situations difficiles. Toutefois, cet état d’attente implique également une fuite du moment présent et une position d’inaction et de faiblesse.

 

Dans Précis de décomposition, le discours sur la mort la présente comme un phénomène qui nous renforce avant de nous détruire : « […] Car la mort, avant de trop nous y appesantir, nous enrichit, nos forces s’accroissent à son contact ; puis, elle exerce sur nous son oeuvre de destruction ». Or la destruction implique la transformation et cette transformation mène à la décomposition de l`être :

 

([…] elle nous transforme en cette espèce de héros décomposés qui promettent tout et qui n’accomplissent rien : oisifs s’essoufflant dans le ide ; charognes verticales, dont la seule activité se réduit à penser qu’ils cesseront d’être …).

 

Cette vision de la fin s’oppose au devenir et rappelle l’importance de l’horizon eschatologique de Nietzsche à Cioran : « Un peuple se meurt lorsqu’il n’a plus de force pour inventer d’autres dieux, d’autres mythes, d’autres absurdités ; ses idoles blêmissent et disparaissent ; […] ».

 

Ce qui m’intéresse ici en particulier, ce sont les expressions de « décadence », de « déclin », de « monde finissant », notions développées tout au long du volume : « L’Histoireentière est en putréfaction ; ses relents se déplacent vers le futur : nous y courons, ne fût-ce que pour la fièvre inhérente à toute décomposition ».

 

La langue est expressive : métaphores, comparaisons, personnifications y abondent. Ce livre est captivant aussi pour le recours au mythe de l’éternel retour, donc au temps cyclique ou circulaire. Toutefois, le Précis de décomposition explique la logique à rebours/paradoxale de Cioran, à la loi du « qui perd gagne » et sa démarche qui consiste à : « s’engager sans adhérer » .

 

Le livre montre (par son titre d’abord qui est un paradoxe) la décomposition du temps existentiel (l’insignifiance de la vie), du temps historique (l’histoire sans but, en déclin), la valorisation du mythe (par l’admiration des ancêtres), la déconstruction de l’éternité (en instants). Mais, paradoxalement, malgré l’abstention du spectateur cette décomposition est exacte, précise. On retiendra ainsi de ce livre très riche les idées et les métaphores sur l’histoire, la fin de l’homme et d’un peuple, la mort comme phénomène positif, la vision de la vie, les possibilités d’existence et l’athéisme cioranien.

 

LA TENTATION D’EXISTER, volume publié en 1956, développe la méditation cioranienne sur la vie, le temps et l’histoire et sur la liberté. Celui-ci montre l’oscillation entre vie et mort, le côté double, irrésolu, de l’essayiste dans la vie, sujet primordial dans cette étude. Dans cet ouvrage, le temps devient un élément dysphorique, négatif, la source du mal : « Notre mal ? Des siècles d’attention au temps, d’idolâtrie du devenir ».

Donc, l’admiration pour le temps et surtout la logique du devenir nous mène à la chute ; le temps devient un objet magique à la vue duquel on est rempli de négativité. Par conséquent, le narrateur médite : « […] je ne suis qu’un acolyte du temps, qu’un agent d’univers caducs ». Ces métaphores montrent la position inferieure de l’homme par rapport au temps et à l’espace. On apprend ensuite qu’

                                   

en lutte avec le temps, nous sommes constitués d’éléments qui tous concourent à faire de nous des rebelles partagés entre un appel mystique et qui n’a aucun lien avec l’histoire et un rêve sanguinaire qui en est le symbole et le nimbe. Si nous avions un monde à nous, peu importerait que ce fût celui de la piété ou du ricanement ! Nous ne l’auront jamais, notre position dans l’existence se situant au croisement de nos supplications et de nos sarcasmes, zone d’impureté où se mélangent soupirs et provocations ».

 L’homme produit du temps : « Deviner encore l’intemporel et savoir néanmoins que nous sommes temps, que nous produisons du temps, concevoir l’idée d’éternité et chérir notre rien ; […] ».

 

L’homme devient ainsi l’agent du temps ; le temps dépend de lui et ainsi il se crée la liaison homme-temps. Même si le temps est son produit, on verra finalement que le temps est plus fort que l’homme. On observe ensuite le rapport entre homme et temps pluriels : « ‘‘Ce n’est pas l’homme qui commande aux temps, mais les temps qui commandent à l’homme’’ » . À l’égard de la place de l’homme dans l’univers, Cioran explique : « […] je ne puis m’empêcher de vous répéter que je discerne mal la place que vous voulez occuper dans notre temps ; pour vous y insérer, aurez-vous assez de souplesse ou de désir d’inconsistance ? […] ». Le temps est d’abord une dimension étroite car il nous faut de la « souplesse » et ensuite il est vide : « désir d’inconsistance ».

Plus loin, en définissant l’histoire, Cioran explique que :

 

L’homme produit du temps : « Deviner encore l’intemporel et savoir néanmoins que nous sommes temps, que nous produisons du temps, concevoir l’idée d’éternité et chérir notre rien ; […] ».

 L’homme devient ainsi l’agent du temps ; le temps dépend de lui et ainsi il se crée la liaison homme-temps. Même si le temps est son produit, on verra finalement que le temps est plus fort que l’homme. On observe ensuite le rapport entre homme et temps pluriels : « ‘‘Ce n’est pas l’homme qui commande aux temps, mais les temps qui commandent à l’homme’’ ».

À l’égard de la place de l’homme dans l’univers, Cioran explique : « […] je ne puis m’empêcher de vous répéter que je discerne mal la place que vous voulez occuper dans notre temps ; pour vous y insérer, aurez-vous assez de souplesse ou de désir d’inconsistance ? […] ». Le temps est d’abord une dimension étroite car il nous faut de la « souplesse » et ensuite il est vide : « désir d’inconsistance ».

Plus loin, en définissant l’histoire, Cioran explique que :

L’histoire est ainsi un produit négatif, elle incarne le mal que les hommes se font entre eux. Suivre l’histoire signifie suivre le Diable, être révolté, et donc faire de mauvaises choses. L’homme est le plus le double du diable quand, d’une manière involontaire (« au dépens denotre être ») il produit du temps (« nous émettons du temps »), le rend visible extérieurement (« projetons au-dehors ») et le transforme en actions, « événements ». La fin du temps a comme conséquence la fin de l’histoire, donc du Diable. L’histoire finit d’ailleurs une fois avec l’humanité.

Ensuite, l’histoire se définit comme « […] nostalgie de l’espace et horreur du chez soi, rêve vagabond et besoin de mourir au loin…, mais l’histoire est précisément ce que nous ne voyons plus alentour ». Dans La tentation d’exister, la mort est la clé de la dimension temporelle :

[…]. Si la peur nous aidait à définir notre sentiment de l’espace, la mort nous ouvre au vrai sens de notre dimension temporelle, puisque, sans elle, être dans le temps ne signifierait rien pour nous ou, tout au plus, autant qu’être dans l’éternité.

 

La souffrance devient l’élément à l’aide duquel on perçoit le sentiment concret de l’existence : « Souffrir : seule modalité d’acquérir la sensation d’exister ; exister : unique façon de sauvegarder notre perte. Il en sera ainsi tant qu’une cure d’éternité ne nous aura pas désintoxiqués du devenir, tant que nous n’aurons pas approché de cet état où, selon un bouddhiste chinois, ‘‘l’instant vaut dix mille années’’ .

 

D’ailleurs, il n’y a pas de comparaison entre l’instant et l’éternité. Même si l’éternité se comprend comme une belle promesse encore à venir, elle n’a aucune valeur, car elle est invisible et peut-être inexistentielle. Ce qui est palpable, ce qui est visible, c’est le moment présent, avec les instants qui s’écoulent l’un après l’autre.

Dans ce recueil, Cioran s’attaque aussi à Nietzsche :

 

[…]. Nietzsche est une somme d’attitudes, et c’est le rabaisser que de chercher en lui une volonté d’ordre, un souci d’unité. Captif de ses humeurs, il en a enregistré les variations. Sa philosophie, méditation sur ses caprices, les érudits veulent à tort y démêler des constantes qu’elle refuse.

Cette « somme d’attitudes » peut signifier la « volonté de puissance » et la circularité de l’homme et de l’histoire. Ce que le moraliste roumain conseille, c’est de ne pas chercher un fil conducteur, « une volonté d’ordre », « un souci d’unité », car sa personnalité et sa philosophie, une « méditation sur ses caprices », est le produit de son déterminisme : « captif de ses humeurs » ; la critique juge sa philosophie au-delà de sa valeur, en lui donnant « des constantes qu’elle refuse ». Il faut ainsi retenir de ce volume la place de l’homme dans le temps, certaines définitions sur la vie, sur la liberté et sur l’existence et la souffrance.

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